J'ai vu la pièce de théâtre "Monet, Renoir et Bazille" au Studio Hébertot, à Paris
- Alice Joly
- il y a 6 heures
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Avis aux amoureux de peinture et d’histoire de l’art. Jusqu’au 29 mars 2026, le Studio Hébertot, situé dans le quartier des Batignolles à Paris, accueille Monet, Renoir et Bazille, une pièce lumineuse qui nous plonge dans la naissance d’une révolution artistique.

Retour aux origines de l'impressionnisme
Paris, 1862. Ils ont vingt ans. Ils cherchent, expérimentent et surtout rêvent grand. Claude Monet, Auguste Renoir et Frédéric Bazille ne sont pas encore les géants des musées, mais déjà trois jeunes artistes animés par une même passion : réinventer la peinture. Sur la scène du Studio Hébertot, pas de fresques monumentales ni d’effets spectaculaires. Six chaises, un chevalet et quelques accessoires. Et pourtant, sous nos yeux, l’histoire de l’art bascule. La pièce raconte ce moment précieux où tout est encore possible.
Frédéric Bazille : le cœur battant du récit
« Il y a d’abord eu la rencontre avec Bazille », confie Vincent Marc, l'auteur de la pièce. À l’origine de son projet, une forme de fascination pour le peintre Frédéric Bazille. « Et très vite, en me plongeant dans son histoire, Monet et Renoir ont fait irruption. L’atelier de Gleyre où ils font connaissance, leur vie en colocation, leurs échanges de lettres… Il était impossible de raconter la vie de Bazille sans parler d’eux », ajoute t-il.
Vincent Marc a cherché à colorer certaines parts d'ombre de la trajectoire des trois artistes : « On connaît Monet une fois à Londres, sa rencontre avec Durand-Ruel, puis son impression Soleil Levant… C’est ce qui m’a fasciné: écrire justement cet “avant”, là où, comme pour Bazille, tout aurait pu ne pas être. Et j’ai pris un plaisir fou à écrire Renoir. Cette humanité, cette force si différente de Monet, ce sentiment que rien ne le brisera ». Chercher à écrire cet "avant" le fascinait. Avant les chefs-d’œuvre mondialement connus. Avant que ces noms ne deviennent des icônes. La pièce capte cet instant fragile et exaltant où l’on invente son avenir. Moins connu du grand public, Bazille est ici une formidable porte d’entrée dans cette jeunesse artistique vibrante.
La jeunesse de futures icônes
Monet, Renoir, Bazille : des noms gravés dans l’histoire. Ici, ils redeviennent profondément humains. « Curieusement, pas vraiment », répond Vincent Marc lorsqu’on lui demande si cela était intimidant. « En me penchant sur leurs correspondances, sur les biographies que j’ai pu trouver, j’ai fait la connaissance de jeunes hommes similaires à ceux que j’avais croisé en cours d’art dramatique: avec des certitudes très fortes, des doutes (très forts eux aussi), et des questionnements très humains finalement » précise t-il. Pour Vincent Marc, il s'agit aussi de montrer qu'il s'agissait d'adolescents aux questionnements universels : « La pièce peut faire comprendre qu’au delà des icônes, de ces noms qui écrasent tant ils sont grands dans notre paysage culturel, il y a eu trois jeunes hommes qui avaient vingt ans, qui se sont posés des questions très communes, comme “j’ai une copine c’est très chouette mais du coup je ne trouve plus de temps pour mes autres activités, qu’est-ce que je dois faire ?”».
Monet impressionne par sa détermination sans faille. Renoir rayonne par son énergie solaire. Vincent Marc le souligne : « Ce qui m’a beaucoup touché, chez Monet, c’est cette certitude absolue, presque violente, que rien ne pourrait le détourner de la peinture. À vingt ans, il savait déjà qu’il n’y aurait pas de plan B. Et chez Renoir, cet amour de la vie ». Deux tempéraments complémentaires qui nourrissent la tension et la vitalité de la pièce. On découvre des artistes en construction, vibrants et audacieux.

La magie du théâtre à l’état pur
Pour cette pièce, le metteur en scène Julien Gallix a fait le pari de la simplicité. La scénographie volontairement épurée laisse toute la place au jeu des comédiens. « J’ai choisi de travailler sur une scénographie volontairement simple voire “pauvre” au bon sens du terme. Car on peut faire voyager le public avec seulement six chaises et un chevalet. Stimuler l’imaginaire du spectateur était l’enjeu principal. » Le spectateur est ainsi embarqué dans un voyage fluide, presque intime, à travers les années et les paysages. « En lisant le texte de Vincent, la difficulté pour la mise en scène était de raconter cette histoire qui fait des sauts dans le temps et dans l’espace. En 3 minutes, on passe d’un salon parisien à une plage de Normandie et plusieurs années se sont écoulées » explique t-il. Ces changements dynamisent aussi beaucoup la pièce, pour que l’attention du spectateur ne faiblisse pas. Et le pari est gagné.

Une rigueur historique au service de l’émotion
La pièce s’appuie sur un travail de documentation minutieux. À l’exception d’un personnage fictif, Pauline, les scènes reposent sur des faits réels : la rencontre dans l’atelier de Charles Gleyre, les journées à peindre à Fontainebleau, la colocation, les toiles réalisées côte à côte sur la plage de Sainte-Adresse, les refus du Salon, les lettres angoissées de Monet. « Le travail de documentation a été très important pour moi, et a pris beaucoup de temps, car je tenais à avoir une rigueur “scientifique”», précise Vincent Marc. «C’était une volonté assumée, dès le lancement de ce projet, qu’en sortant de cette pièce les gens aient envie d’en savoir plus, que tout ne soit pas donné» confirme t-il.
Ambition qui a bien fonctionné, car comme le précise Vincent Marc, il y a eu « beaucoup de retours de gens qui sont venus par hasard pour accompagner des copains et qui sont sortis ravis d’avoir appris des choses sur l’histoire de l’art, et d’avoir maintenant quelques clés pour aller au musée d’Orsay ou ailleurs, et de comprendre l’intention de certains peintres. Et une fois qu’on a compris que derrière chaque tableau il peut y avoir une petite histoire, on peut devenir curieux et avoir envie de connaître les histoires de la salle d’à côté… puis d’un autre musée… »

Une histoire d’amitié et d’élan vitale qui résonne encore aujourd'hui
Au-delà de la peinture, la pièce célèbre l’amitié, moteur puissant de création. Ensemble, ils expérimentent, se soutiennent, se challengent. Rien n’est encore écrit. Tout reste à inventer. La question de la reconnaissance traverse le récit, mais toujours portée par une énergie de conquête. Le terme “impressionnisme”, d’abord moqueur, deviendra l’étendard d’un mouvement majeur. La pièce rappelle avec justesse qu’avant d’être des génies reconnus, Monet, Renoir et Bazille étaient trois jeunes hommes animés par une conviction profonde : créer, coûte que coûte. Une invitation à croire, à oser et à regarder l’art comme un élan vivant. Autant d'éléments qui peuvent d'ailleurs encore inspirer les artistes d'aujourd'hui : « L’histoire se passe dans la deuxième moitié du XIXe siècle mais il fallait la faire résonner avec aujourd’hui. Finalement, il n’y a pas beaucoup de différences entre l’état de recherche artistique de Claude Monet ou Frédéric Bazille, et une équipe de jeunes personnes faisant du théâtre aujourd’hui en 2026. On cherche à exprimer quelque chose, à le transmettre au public de la façon la plus authentique possible. La recherche d’authenticité a constamment guidé le travail de création » souligne le metteur en scène.
Alice Joly





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